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On se fend la poire…

Posté par erwandekeramoal dans Non classé

 

Amis de la numérologie et de la crêpe dentelle réunies, bonjour ! Nous sommes le Samedi 24 octobre 2015, troisième jour de brumaire dédié à la poire.

Le motif de la Poire est célèbre et, dans la mémoire collective, il symbolise la monarchie de Juillet et le règne de Louis-Philippe. Célèbre, certes, mais aussi mal connu, car le dessin original, le plus souvent associé à Daumier, est en fait de la main de Charles Philipon qui souhaitait ainsi défendre la liberté d’expression, en dissociant visuellement la personne du roi de sa ressemblance (avec une poire !), à une époque où le fruit n’est pas encore synonyme « d’imbécile ». En effet, c’est à l’éditeur et journaliste Charles Philipon, fondateur de la maison Aubert et directeur de La Caricature puis du Charivari, que l’on philippon caricaturedoit l’invention du motif. Face à ses juges, le 14 novembre 1831, lors de son procès pour avoir publié une caricature anti-royaliste (Le Replâtrage), il se défend en alléguant que « tout peut ressembler au roi » et illustre ses propos avec ces quatre croquis réalisés sur le vif. Dans la lignée des têtes d’expression de Le Brun et des théories physiognomoniques de Lavater, le glissement progressif d’un portrait réaliste de Louis-Philippe au motif de la poire démontrait, selon lui, le caractère hasardeux et innocent des ressemblances. Ce dessin a été publié dans le numéro du 24 novembre 1831 de La Caricature, immédiatement saisi par le gouvernement, puis dans une autre variante, dans Le Charivari du 17 janvier 1834. Le motif de la poire a alors été repris par les caricaturistes de l’époque, Daumier en tête.

C’est ainsi que l’histoire collera définitivement à Louis-Philippe l’image de la Poire. D’autant que le roi a le défaut supplémentaire de s’en prendre aux caricaturistes et fait interdire ou saisir les dessins qui raillent sa personne. En 1831, le journal de Philipon, La Caricature, est poursuivi douze fois pour atteinte à la personne du monarque. Lors d’un procès contre le journal satirique, qui s’ouvre le 14 novembre de cette même année, l’avocat de Philipon invoque la Charte et la liberté gargantua-by-honorc3a9-daumier-1831de la presse que celle-ci a proclamée. Il ajoute que le pouvoir se doit d’être figuré sous la forme de son plus haut représentant et qu’utiliser la ressemblance du roi est donc une nécessité du dessin politique et satirique. Pour lui, sans le formuler ainsi, c’est le corps symbolique et non pas le corps privé du roi qui est croqué dans ces images. Philipon choisit d’illustrer ces propos avec quatre dessins dans lesquels, progressivement, le visage de Louis-Philippe se transforme, par effet de schématisation successive, en une poire. Les dessins sont présentés au tribunal, puis publiés par La Caricature accompagnés d’un commentaire qui en accentue la satire : « ainsi pour une poire, pour une brioche et pour toutes les têtes grotesques dans lesquelles le hasard ou la malice aura placé cette triste ressemblance, vous pourrez infliger à l’auteur cinq ans de prison et cinq mille francs d’amende. Avouez, Messieurs, que c’est là une singulière liberté de la presse !». (Fabrice Erre, Le règne de la Poire. Caricatures de l’esprit bourgeois de Louis-Philippe à nos jours – Paris, Champ Vallon, 2011)

Républicain fervent, le célèbre caricaturiste Honoré Daumier (1808-1879) ne manquera jamais une bonne occasion de croquer les vices et les travers du gouvernement de Louis-Philippe, sur le trône depuis moins de deux ans quand paraît chez Aubert, en décembre 1831, le « Gargantua » en noir et blanc du maître, librement inspiré de l’œuvre de Rabelais. Vissé sur une chaise d’aisance, ventripotent, la poire Hollandegueule grande ouverte, le roi-ogre avale goulûment la fortune des pauvres français, qu’il défèque ensuite, pour le plus grand bonheur des profiteurs du régime, sous forme de brevets ou de nominations de pairs. Pour son impertinence, Daumier passe près de six mois à la prison de Sainte-Pélagie, sans pour autant abandonner la caricature politique à sa libération, bien au contraire. Quelques vers au vitriol d’une chanson à la mode d’Altaroche (cités par Pierre Brochon, La Chanson française. Béranger et son temps, Paris, Éditions sociales, 1956, p. 155) donnent le ton précisément des planches concoctées par l’artiste à partir de 1832, et bien souvent sans pitié pour le roi Louis-Philippe :

« Gros, gras et bête,
En quatre mots, c’est son portrait :
Toisez-le des pieds à la tête, Aux yeux de tous, il apparaît
Gros, gras et bête !
Gros, gras et bête
Bien qu’il ait peine à se mouvoir,
Sa main s’avance toujours prête.
Dès qu’il s’agit de recevoir…
Gros, gras et bête ! ».

La poire est toujours présente dans les caricatures, pour exemple ce dessin faisant la Une du journal Le courrier International datant du 23 aout 2012 et sur lequel nous pouvons reconnaître François Hollande représenté sous la forme d’une poire avec une petite feuille aux couleurs de la France. Allez, portez vous bien et à demain peut-être.