Le manche et la cognée…

Posté par erwandekeramoal dans HUMEUR

Amis de la graine d’ananar et du taboulé réunis, bonjour! Nous sommes le jeudi 29 janvier 2015, dixième jour de pluviôse dédié à la Cognée; vous savez celle qu’il ne faut pas jeter ni avant ni après le manche, à moins que ce ne soit l’inverse… Cette expression date du XVe siècle et provient semble t-il de l’histoire d’un bûcheron racontée dans l’ouvrage de Fleury de Bellingen, L’Étymologie, ou Explication des proverbes français, paru en 1656: en abattant un arbre, sa cognée s’est séparée de son manche et est tombée malheureusement dans une eau profonde l’empêchant de la récupérer. Par dépit, il y jeta également le manche. Jean de la Fontaine bien sur s’en empara:

Un bûcheron venait de rompre ou d’égarer
Le bois dont il avait emmanché sa cognée.
Cette perte ne put sitôt se réparer,
Que la forêt n’en fût quelque temps épargnée.
L’homme enfin la prie humblement
De lui laisser tout doucement
Emporter une unique branche,
Afin de faire un autre manche ;
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;Manche-Cognee
Il laisserait debout maint chêne et maint sapin
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
L’innocente forêt lui fournit d’autres armes.
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :
Le misérable ne s’en sert
Qu’à dépouiller sa bienfaitrice
De ses principaux ornements.
Elle gémit à tous moments :
Son propre don fait son supplice.
Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages
Soient exposés à ces outrages,
Qui ne se plaindrait là-dessus ?
Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode,
L’ingratitude et les abus
N’en seront pas moins à la mode.

A vrai dire, on devrait employer le terme de coignée, du latin médiéval Cuneata issu lui même de cuneata ascia « (hache) dont la section est en forme de coin ». C’est ainsi que La coignée, employée à enfoncer les portes, se disait aussi la clef le roi, parce que la justice avait le droit d’enfoncer une porte fermée ou qu’on refusait d’ouvrir. « Et je regardai une coignée qui gisoit illec ; si la levai et dis que je feroie la clef le roy »Joinville. Et notre ami Rabelais créa le personnage de Couillatris, un pauvre villageois, né à Gravot près de Chinon, Couillartis 2bûcheron de son état qui gagnait péniblement sa vie lorsqu’il perdit sa hache, ce qui le privait de son gagne pain: De son temps estoit ung paovre homme villageois natif de Gravot nommé Couilatris, abateur & fendeur de bois, en en cestuy bas estat guaingnant cahin caha sa paovre vie. Advint qu’il perdit sa coingnée. Qui feut bien fasché & marry, ce feut-il. Car de sa coingnée dépendoit son bien & sa vie : par sa coingnée vivoit en honneur & reputation entre tous riches buscheteurs : sans coingnée mouroit de faim. La mort six jours apres le rencontrant sans coingnée, avecques son dail l’eust faulché & cerclé de ce monde… Et si l’on en croit Diderot et d’Alembert, il existe les charpentiers de grande cognée :travaux de grandes structures et de planchers et les charpentiers de petite cognée: pour les ouvrages plus petits, comme les meubles (coffres, bancs), qui deviennent les menuisiers. Holala, mais dans quoi j’m’embarque là… Allez, je jette la cognée avec l’eau du bain. Heu, non, le bébé avec le manche… Bon, portez vous bien et à demain peut-être.

3 commentaires

  1. gencyve

    Voilà qui est joliment narré, toujours avec la petite touche qui fait apprécier le billet quotidien. « Petite touche » çà me rappelle un restaurant éponyme de la Bretagne profonde ou alors je confonds ou débloque.
    Bonne journée au cénobite de Keramoal

    • erwandekeramoal

      « petite touche » ça ne m’évoque rien. Par contre, ça jette l’eau façon « grosse douche ». Bonnes (folles) journées.

  2. Rém*

    Ta belle et triste histoire des pauvres arbres qui se plaignent de l’ingrat bûcheron est un peu la métaphore des pauvres électeurs qui se plaignent d’avoir élu leur si ingrat « Président »…

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera jamais publié. les champs marqués d'une asterisque sont obligatoires (*).